Vendeur

Désolé de devoir vous conseiller d’amputer sur votre temps libre en plein air pour vous inviter à vous enfermer dans une salle obscure, mais la qualité du film Vendeur, actuellement à l’affiche, justifie pleinement le sacrifice de quelques rayons de soleil printaniers.

Vendeur est le premier vrai film du réalisateur Sylvain Desclous. De quoi s’agit-il ? Serge (Gilbert Melki) est vendeur de cuisines équipées. Un vendeur confirmé, talentueux et sans scrupules, dont les succès commerciaux sont la référence du métier. Son fils Gerald (Pio Marmai) lui demande d’intégrer son équipe de ventes le temps de traverser une mauvaise passe financière : passionné de gastronomie, il connait quelques difficultés à poursuivre son activité de restaurateur. Gerald semble d’abord incapable de se fondre dans l’univers impitoyable de la vente aux particuliers, avant de se révéler être un vendeur hors pair, aussi talentueux que son père.

En voyant son fils emboiter son pas de vendeur, Serge réalise que son fils est en train de renier son idéal de cuisinier. En termes psychanalytique, Gérald est en train de céder sur son désir au profit d’une jouissance convenue, celle de l’argent facile, de la camaraderie fade entre commerciaux, des succès féminins préformatés. Il n’en faut pas plus à Serge pour réaliser qu’il est passé à côté de sa vie, à côté de son fils, au profit de satisfactions aussi immédiates que vaines.

Les images du film ne montrent que des zones commerciales criardes, des hôtels de passage sans âme plantés le long des voies rapides, des étreintes sexuelles tarifées et sans saveur. Derrière ces scènes et ces lieux dédiés à une vaine jouissance, celle du sexe, de l’alcool, des rails de coke et de la consommation à gogo, c’est toute la vanité de notre monde qui s’affiche, la vanité de l’immédiateté et d’une société sans autre prétention que celle de satisfaire, pour un temps, des pulsions de base.

En une heure et demie, Sylvain Desclous réussit à transmettre ce que les Nuits Debout semblent incapable de formuler : la nausée du monde libéral, la spirale infernale de pulsions jamais satisfaites.

Les deux acteurs principaux sont excellents et le jeu de Gilbert Melki suffit à enchanter la séance. On déplore de ne pas assez voir cet acteur dont la palette de talents va bien plus loin que le jeu impeccable de l’inoubliable Patrick Abitbol deLa vérité si je mens.

En prime, le film nous livre quelques moments de pure jubilation en proposant quelques scènes drôlissimes de techniques de vente dignes de sketches comiques, des scènes que nous avons tous vécues, faites d’arguments faciles et de techniques éculées qui s’inscriraient dans le seul registre comique si elles ne témoignaient d’un cynisme commercial sans vergogne.

Si le scénario n’est pas exempt de quelques maladresses et de quelques facilités, Sylvain Desclous s’inscrit, avecVendeur, dans une belle lignée du cinéma à la française. Vincent Ostria, de l’Humanité voit en lui le digne successeur de Claude Sautet. il est vrai qu’il y a chez Serge la même introspection que chez Pierre, le personnage principal incarné par Michel Piccoli dans Les choses de la vie. Mais nous sommes en 2016 et plus en 1970 et, du coup, le propos n’est pas seulement intimiste, il est également social et politique.

 

Emmanuel Deun