La musique du hasard

En tant que psychologue spécialisé dans l’addiction au jeu, je ne pouvais que vous parler à un moment ou à un autre, du célèbre roman de Paul Auster paru en France en 1991 : La musique du hasard.

Le personnage principal, Nashe, hérite d’une forte somme d’argent à la mort de son père, avec qui il n’avait plus de contacts. Au moment où cet héritage lui parvient, sa compagne l’a quitté. Il décide de lâcher son boulot de pompiers pour faire un truc typiquement américain : s’acheter une belle voiture européenne, une Saab rouge et parcourir la route américaine sans but précis. En fait de voyage, c’est plutôt une errance. Lorsqu’il est sur point d’avoir claqué les 200 000 dollars de l’héritage, il ne lui en reste plus que 10%, il croise le route d’un joueur de poker ruiné, Pozzi, un très jeune homme sans doute aussi paumé que Nashe. Le gamin a repéré deux types très riches et apparemment pas très doués au poker, il va les plumer et se refaire. Mais il lui manque la mise de départ pour le faire. Nashe et lui concluent un pacte : ils vont se refaire tous les deux grâce au talent de joueur de l’un et aux 20 000 dollars de l’autre.

Ils arrivent chez les deux joueurs, dont on append qu’ils sont devenus riches grâce à un ticket de loto. La partie ne se passe pas comme prévu et Nashe et son co-équipier sont totalement ruinés. Même la Saab y est passée. Non seulement ruinés mais en plus, ils ont jugé bon de s’endetter auprès des deux adversaires dans l’espoir de se refaire. Pour payer leur dette, les deux adversaires proposent à Nashe et Pozzi un pacte délirant : ils ont acheté un château, l’ont démonté pierre par pierre et ont fait livrer les pierres dans leur parc. Avec ses pierres, ils veulent que Nashe et Pozzi construisent un mur de 6 mètres de haut et de 600 mètres le long. Ainsi, dans quelques mois, ils auront payé leur dette. Nashe et Pozzi s’y collent et après quelques péripéties, Pozzi s’enfuit et est retrouvé grièvement blessé. La mort semble certaine. Nashe ne cherche pas à s’enfuir et juge opportun de continuer à construire ce mur absurde même une fois sa dette payée, pour se faire un petit pécule. Finalement, au moment de quitter le domaine, il prend le volant de sa Saab, qu’il a pu racheter, et accélère jusqu’à se fracasser contre un mur.

Que penser de cette étrange histoire ? Que tous ces personnages se sont trouvé guidés par le hasard : Nashe reçoit un héritage qui ressemble davantage à un gain au loto, Pozzi s’en remet au hasard du poker et les deux châtelains ont gagné à la loterie. De cet argent, aucun ne fait un usage de nature à le satisfaire : Nashe se croit libre au volant de sa voiture, en fait, il erre, Pozzi surestime son talent au poker et se fait plumer, les deux riches, comme des des Esseintes ratés (le personnage du roman A rebours de Huysmans), consacrent leur argent à des choses mortifères : construire des maquettes, accumuler les antiquités, construire un mur au milieu de nulle part… Ils illustrent tous les errances de la jouissance quand elle n’est pas guidée par la boussole du désir. Ils témoignent aussi d’une autre vérité : sans cadre, il n’y a pas de liberté. Sans cadre, la liberté n’est rien d’autre qu’une errance.

Ce sont là quelques pistes de réflexion pour ceux qui, sans trop comprendre pourquoi, spéculent sur l’argent qu’ils pourraient gagner au jeu et fantasment sur ce qu’ils en feraient…